La délivrance de l'acheri

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La délivrance de l'acheri

Message par véronique renaud le Mar 17 Nov - 16:58

Je vous présente aujourd'hui une légende que j'ai écrit il y a de cela près de deux ans dans le cadre d'un cours d'écriture au collège. Je vous remercie d'avance pour vos commentaires.

La délivrance de l'acheri



Encore aujourd'hui, je me rappelle sans difficulté les moments que je passais avec ma grand-mère lorsque j'étais une enfant. Elle me faisait asseoir en face d'elle et me racontait de sa douce voix les histoires qui lui avaient été transmises par nos ancêtres. En ces occasions, j'écoutais, immobile, attentive, chacun des mots qu'elle prononçait, tentant de les inscrire en ma mémoire.

Je considérais ces légendes comme de l'or à l'état brut, ou plutôt, comme de magnifiques diamants dont plusieurs faces restaient toujours à tailler, laissées intouchées par les précédents joailliers ayant travaillés dessus pour permettre à leurs successeurs d'y ajouter leur propre touche et j'étais le réceptacle de ces diamants de culture. J'étais celle qui en deviendrait la gardienne et qui aurait l'immense honneur de les transmettre à mes descendants lorsque l'heure arriverait.

Une légende qui m'a profondément marquée et dont je m'étais assuré, encore plus que pour n'importe quels autres récits, d’ériger les fondations avec précisions lorsque ma grand-mère me la conta, fut la légende de la délivrance de l'acheri.

Voici l'histoire, tel que je l'ai  transmise il y a de cela déjà plusieurs années à mon neveu...


***

Il y a de cela très longtemps, alors que vivaient encore les arrières grands-parents de mes arrières grands-parents, une crainte, une peur, était présente en tous les cœurs : celle des acheris, ces esprits démoniaques de jeunes filles décédées dans des souffrances inimaginables, restées sur Terre pour se venger, perpétuer le mal dont elles avaient été victimes... 

Libérer une acheri était donc un acte d'une bravoure, mais également d'une bonté et d'une difficulté extrême, car bien que tout le monde ressentait une grande empathie pour ces enfants morts trop tôt, la peur de trépasser sous l'appel de leurs cris surpassait le désir de les aider à retrouver une paix intérieure. Cependant, une fois au moins cette peur fut surmontée et une acheri tout juste née put quitter la terre des mortels dont elle ne fessait déjà plus partie...

***

— Pensez-vous qu'il va réussir à surmonter cette épreuve?

— Je n'en sais rien... Il s'est renfermé sur lui-même depuis la mort de sa nièce...

— En même temps, cela n'a rien d'étonnant. S'il ne l'avait pas fait, je me serais interrogé sur sa nature. Qui est-ce qui pourrait sortir d'une telle épreuve sans changer?

Isha ferma les yeux, tentant d'ignorer les voix des membres de sa tribu. Cependant, plus il
essayait de porter son attention sur autre chose et plus il perdait sa concentration. Le chaman soupira. Il devait se rendre à l'évidence, il lui était impossible de méditer dans son état d'esprit actuel.

— Tout de même, la manière dont cette petite est morte est abominable...

Les yeux de l'homme s'ouvrirent brusquement et sans souffler un mot il se releva, se dirigeant vers son wigwam où il s'enferma.

Il ne pouvait plus endurer cela! La façon dont les personnes de sa tribu parlaient de lui, de sa famille, allait le faire devenir fou. Il savait qu'ils tentaient de l'aider... Qu'ils ne se rendaient pas compte qu'il le blessait, qu'il entendait tout ce qu'ils disaient, mais...

Isha repoussa brusquement ses pensées et se laissa tomber sur son lit. Il essaya de réfléchir à autre chose, à n'importe quoi d'autre, mais... chaque fois qu'il fermait les yeux, il voyait son corps transpercé par la flèche qui lui avait ôté la vie, il voyait la mare de sang qui l'entourait et, vision encore plus abominable que le reste, il voyait l'expression innocente figée sur son visage. Trop jeune. Elle avait été beaucoup trop jeune pour mourir.

Le chaman laissa sa tête tomber entre ses mains et commença à se frotter les tempes d'un geste lent.

Kishi, sa nièce, venait d'avoir neuf ans lorsqu'elle avait été victime d'un malheur. Leur tribu avait installé leur campement près d'une rivière pour l'automne et il avait entrepris de préparer une réserve de plantes médicinales en prévision de l'hiver. Bien entendu, la jeune fille avait tenu à lui apporter son aide et il avait accepté, lui demandant d'aller cueillir certaines herbes qui poussaient à proximité de leur camp tout en lui recommandant de rester à la limite de celui-ci, car d'après des nouvelles qu'il avait reçues, un groupe de chasseurs d'un autre clan se trouvait dans les environs et il savait qu’un accident pouvait rapidement arriver sur un terrain de chasse.
Ce ne fut que plusieurs heures plus tard qu'il découvrit que sa nièce lui avait désobéi et qu'elles avaient été les conséquences de ses agissements.

Il ne s'était pas inquiété outre mesure lorsque la petite n'était pas revenue. Il avait cru qu'elle avait été déconcentrée par quelque chose et avait oublié d'effectuer sa cueillette de plantes. Son attention fût ramenée sur le cas de Kishi vers la fin de l'après-midi, au moment où sa sœur vient lui demander s'il savait où était son enfant. Peu de temps après, il était rendu en forêt avec une dizaine de membres de son clan et recherchait la fillette. Ils la retrouvèrent après une demi-heure environ... Morte. Il n'avait toujours pas réussi à décider s'il aurait préféré ne jamais découvrir son corps... Même des semaines après l'incident, il ne pouvait fermer les yeux sans revoir Kishi tel qu'il l'avait vu en cet instant.

Reconstituer la mort de la jeune fille n'avait posé aucun problème : elle s'était aventurée trop loin du campement et avait croisé le chemin d'un chevreuil que les chasseurs de leur tribu voisine pourchassaient. Ils n'avaient pas aperçut Kishi et avaient essayé de tirer sur la bête qui se trouvait à proximité de celle-ci. Cependant, la flèche, au lieu de frapper leur cible, avait touché la fillette et, voyant l'animal s'éloigner, les hommes avaient cru que le projectile s'était perdu et avait repris leur chasse, ignorant qu'ils avaient blessé un enfant...

Kishi était finalement morte, après plusieurs heures, d'une trop grande perte de sang. Son corps était déjà froid lorsqu'ils l'avaient découvert.

Isha avait d'abord trouvé un réconfort dans la pensée que sa nièce avait rejoint le monde des esprits, mais même cette simple consolation devait lui être ôtée après quelques semaines.

Des nouvelles de leur tribu voisine, dont le rassemblement de chasseurs ayant accidentellement tué Kishi faisait partie, leur étaient parvenues il y a quelques jours. Elles étaient pour le moins inquiétantes. Une épidémie étrange avait frappé le groupe, touchant principalement les enfants de celui-ci. Déjà, cette maladie avait été la cause de la mort de cinq personnes : trois bambins et deux adultes. Les proches des défunts avaient été incapables de repérer un quelconque signe annonciateur du trépas prochain des victimes. Seul point commun était la façon dont les individus décédaient : leur cœur cessait de battre durant leur sommeil, et ce, sans raison visible.

Cependant, dans les yeux d'Isha, ces signes révélaient clairement la nature du malheur qui frappait ces pauvres personnes et cette connaissance le glaçait jusqu'au plus profond de lui-même : une acheri était née et il avait peur de connaître son identité. Après tout, qui d'autre que Kishi resterait dans le monde des mortels après sa mort pour s'en prendre à cette tribu?

Depuis qu'il avait découvert le sort dont l'esprit de sa nièce avait été victime, le sommeil avait commencé à échapper au chaman. Il dormait de moins en moins et, s'il avait auparavant réussi à faire omission de l'obsession que le décès de Kishi était devenu pour lui à partir du moment qu'il s'était produit pour pouvoir se concentrer sur son rôle d'homme-médecine dans son clan, il n'y arrivait plus actuellement. Plusieurs de ses proches avaient d'ailleurs remarqué la détérioration de son état et il savait que s'il ne prenait pas du repos bientôt, il deviendrait inapte à exercer ses fonctions d'ambassadeur entre les esprits et les humains.

Sentant une vague de fatigue le traverser, Isha décida qu'il était temps pour lui d'essayer de se reposer. Il s'étendit sur son lit et, rapidement, sans qu'il s'en rende compte, le sommeil l'emporta en ses bras. Il rouvrit les yeux après ce qui lui sembla n'être qu'une seconde et constata, après un moment, que loin d’être dans son wigwam, il se trouvait dans le monde des esprits. Il ne pouvait que s'interroger sur l'identité de la personne qui l'avait appelé en ce monde. Il reçut la réponse à sa question quelques secondes plus tard lorsqu'une fillette apparut en face de lui.

— Kishi... murmura le chaman dans un souffle.

Cependant, la jeune fille qui se tenait en face de lui n'avait, autre que son apparence, rien en commun avec sa nièce. Son regard n'affichait que de la colère, de la froideur et un désir de vengeance qui n'avaient pas sa place dans les yeux d'un enfant.

— Pourquoi ne m'as-tu pas vengé? Demanda-t-elle après un moment.

Des larmes se mirent à couler sur les joues de l'homme.

— Kishi, je suis si désolé... Dit-il. C'était un accident... Ce n'était qu'un horrible accident.

— Ils m'ont tué, répliqua l'acheri. Si c'était un accident, pourquoi n’ont-ils pas essayé de m’aider?

Si la voix de la nièce d'Isha était toujours dénuée d'émotions, son regard cependant avait perdu une partie de sa froideur et affichait maintenant une pointe de doute. Le chaman sentit une vague d'espoir s'incruster en son cœur. Peut-être était-il encore possible de sauver l'âme de l'enfant?

— Ils ignoraient que tu avais été blessé, lui expliqua-t-il. Ils n'ont jamais voulu te faire du mal... Ils sont innocents Kishi...

L'homme-médecine profita de l'hésitation de la défunte pour s'approcher d'elle et il l'a prit dans ses bras, la serrant contre lui.


— Je suis désolé Kishi... Ma chérie, je suis désolé. Tu dois laisser partir ta colère... Rejoins les morts... Lui dit-il, d'une voix douce.

— C'est vrai...? Ils ne voulaient pas me faire de mal? Lui demanda la fillette à voix basse.

— C'est vrai, l'assura-t-il.

Lorsque Kishi recula pour pouvoir le regarder dans les yeux, Isha sut que l'esprit de sa nièce pourrait à présent reposer en paix. Le désir de vengeance disparu de son être, le regard de la jeune fille était maintenant revenu à la normal, la douceur et l'innocence y ayant repris leur place en remplacement de la froideur et la flamme de violence qui les avaient précédemment remplacées.

— Merci, mon oncle, lui dit la fillette en souriant.

Avant qu'il puisse répondre, Isha se sentit entraîner vers l'arrière et ses yeux se fermèrent contre sa volonté. Lorsqu'il les rouvrit, il se trouvait à nouveau dans son wigwam.


Isha apprit quelques jours plus tard que l'épidémie qui avait frappé ses voisins avait cessée. Personne ne l'interrogea sur son manque de réaction à l’annonce de la nouvelle. En revanche, ses proches s'étonnèrent de sa bonne humeur. Il se contenta de leur sourire en réponse. Ils n’étaient pas au courant que Kishi était devenue une acheri après sa mort, il était donc inutile de les inquiéter en les informant de ce fait maintenant que la situation était réglée.
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